Lettre ouverte sur la réforme du statut d’artiste

Disclaimer :

Si vous êtes artistes et n’êtes pas encore au courant de cette réforme, même si vous êtes indépendants, vous DEVEZ vous informer. A terme, cela vous impactera vous et/ou vos amis/collègues artistes qui, eux, ne sont peut être pas indépendants. 

Si vous n’êtes pas artistes et pensez que cette réforme est bonne, je vous invite également à vous informer, et à écouter les divers sons de cloches de TOUS les secteurs artistiques/techniques concernés, pas juste les plus “favorisés”

 

Par avance, j’utilise des abréviations :
DA – Droits d’Auteur
ME – Maison(s) d’Edition

BSA – Bureau Social pour Artiste (aka Smart, amplo, Merveilles etc)

 

Ces précisions faites, j’entre dans le vif du sujet.

Je ne vais pas retracer la chronologie etc, je pense que ceux qui me lisent savent de quoi il retourne. 

 

Ce dimanche 29 Mai, à 13h, a eu lieu une réunion zoom un peu “express” pour répondre aux questions concernant essentiellement la nouvelle commission des arts. 

Pour autant, les autres questions autour du statut et des textes de réforme n’ont pas été abordées, simplement parce que ce n’était pas “l’ordre du jour”, ce que je comprends et respecte totalement. 

 

Je n’ai pas été très causante durant cette réunion, pour des raisons de santé et de fatigue. J’ai d’ailleurs failli ne pas y assister, mais j’ai décidé de faire quand même l’effort. 

Et je comprends totalement que cette réunion, destinée au groupe ConseilDead sur Facebook n’aie pas été très fréquentée, le Dimanche n’étant pas, à mes yeux en tout cas, un jour propice pour un maximum d’attention. La publication, en plus, est un peu passée inaperçue sur le groupe. Je comprends donc que les organisateurs aient été déçus, mais je ne cacherai pas que je m’y attendais. 

 

Bref. La réforme du statut d’artiste. 

 

Il y a beaucoup à en dire, mais je vais personnellement me concentrer sur ce que j’en comprends, sur les dérives que je vois arriver comme un TGV qu’on va se prendre en pleine gueule, et sur mes craintes non seulement sur les secteurs que je connais (arts plastiques, 

édition), mais aussi sur les plus précaires dont je fais partie. 

 

Je ne jetterai pas le bébé avec l’eau du bain, cette réforme n’est pas à jeter dans sa totalité. Mais le premier point qui me fume, c’est qu’on est encore et toujours dans une réforme concernant un accès et un maintien de droit au chômage

 

Honnêtement, quand j’ai entendu parler pour la première fois de cette réforme, je m’attendais ENFIN à ce qu’on aborde le statut de l’artiste en termes de statut de travail, au même titre que le statut employé, fonctionnaire, indépendant. Qu’on se soit encore cantonné au chômage, franchement, c’est du foutage de gueule. C’est nous maintenir encore dans des solutions montées de bric et de broc pour simplement légitimer nos activités. 

Je comprends qu’une protection adaptée au chômage soit évidemment nécessaire, mais franchement, suis-je la seule à en chier pour me dépatouiller avec la Smart et autres systèmes assimilés ? N’aurait-il pas été possible de créer un vrai statut d’artiste, plutôt que de se vanter d’être “novateur”, alors que rien n’est prévu pour les évolutions (déjà largement en place) du secteur ?

 

L’autre point qui est vraiment problématique dans cette réforme (et on a beau me dire “oui, oui, on va y venir”, ça fait deux ans quasi qu’on me le répète sans que je n’en vois rien), c’est tout ce qui concerne l’édition et les droits d’auteur. 

J’ai l’impression qu’on nous prévoit un bordel monumental dans lequel on va nous promettre sur le sable des avantages (cumul des DA et du chômage) alors qu’on va se retrouver dans une situation totalement sordide dans laquelle on va devoir transformer nos DA en revenus en payant les taxes patronales à la place des ME, juste pour accéder ou maintenir notre “statut d’artiste” au chômage. 

 

En transposant ça à un autre métier, imaginons qu’un ouvrier, pour percevoir le chômage, doive amputer son salaire des parts patronales de son employeur, bref, payer les taxes de son employeur à sa place. 

Mais sérieusement, quel métier accepterait-ça ? Non, en fait pire, à aucun moment on ne songerait même à proposer cela sans que les syndicats n’annoncent grève sur grève. 

 

Mais comme on est artiste, tout est permis ?

 

Le plus sordide dans l’histoire, c’est quand on sait le pourcentage ridicule de DA que les auteurs, scénaristes, illustrateurs, dessinateurs BD etc, touchent. Devoir assumer en plus les taxes que les ME ne payent pas, c’est nous pisser dessus sans nous faire croire qu’il pleut. 

 

De même, on nous promet de tenir compte du travail “non rémunéré” des artistes (oui, celui qu’on nomme, à tort, le travail “invisible”, mais pour éviter que certains petits malins au gouvernement – je ne vise personne, ahem – ne disent que si il est invisible, il n’existe pas, on parle de “non rémunéré”), mais dans les faits, je ne vois aucune ébauche dans ce sens, ni dans le cadre du statut, mais encore moins dans le cadre de la commission des arts. 

Or, ce travail non rémunéré est énorme, que ce soit dans les arts plastiques ou dans le secteur de l’édition ou même de la musique (mais pas que, je le redis, je ne parle ici que de ce que je connais). 

 

Parlons de la BD, on réalise en moyenne 1 planche par semaine, soit 1 an temps plein de taf pour une BD de 52 pages, et les à valoir dans le secteur de l’édition (aka avance sur DA) montent rarement à 10.000€, ce qui est déjà peu pour couvrir une année en terme de salaire (en général, pour les débutants, c’est plutôt de l’ordre de la moitié, voir du quart). Du coup, on valorise comment l’année de travail dont seul 1 mois sera réellement payé (et ça, c’est en partant de l’idée qu’on ne doive pas transformer nos DA en revenus, parce que sinon, c’est 50% de moins qu’on a dans la poche) ? 

 

Bon, j’évoque la commission des arts, allons-y. 

Il y a beaucoup à dire. Trop en fait, je risque de m’y perdre mais bon. 

Un point qui, personnellement, est à l’origine de beaucoup de mes craintes (le TGV dont j’ai parlé précédemment), c’est cette petite mention qui parle des “éventuels règlements futurs”. 

Ma crainte première, c’est que l’attestation de travailleur des arts ne devienne obligatoire pour exercer en tant qu’artiste dans tous les domaines possibles et imaginables : BSA, évènements, concerts, théâtres, etc. 

Et là, vu les textes actuels, soyons clairs, ça va être un massacre. 

 

Parce que les textes actuels parlent d’apporter la preuve d’un travail artistique via des montants financiers. Pas via un portfolio ou un CV ou une contribution artistique claire comme c’est le cas actuellement. Et les montants annoncés sortent clairement de nulle part (raison pour laquelle il y a déjà bloc contre ces premiers textes, on parle de 65.400€ sur 5 ans pour un renouvellement automatique, ce que seuls 3 ou 4% des artistes en Belgique peuvent prétendre, et encore, je suis peut être loin du coche, sans parler des montants balancés, on dirait, par hasard, et qui conditionnent l’accès à cette attestation). 

Ces montants ne peuvent pas provenir d’activités annexes, comme professeur d’art ou tout autre métier péri et para artistique (alors que ces activités sont incluses pour l’accès au statut, cherchez l’erreur). 

 

Le texte est encore plus limitatif quant aux métiers qui pourront prétendre à cette attestation. 

En sont actuellement exclus certains techniciens (son, lumière, etc, à moins de prouver que ce technicien en particulier, et pas un autre, est nécessaire à la réussite de la prestation artistique, ça va être drôle); les photographes portraitiste, évènementiels, publicitaires etc, car leur but est jugé “non artistique”(ahem); l’artisanat tel que la joaillerie, la céramique etc, en sont exclus (coucou au passage à mon amie Tegan qui fait des bijoux-sculpture hein, on ne remerciera pas la commission, pareil pour Ortie et ses réalisation, ou pour les miennes en fait, lolilol); on dégage aussi les animateurs comme les sculpteurs de ballons, les maquilleurs sur évènement, etc (à quand les circassiens ?); on vire le bodypainting et la tenue de blog/vlog, même si vous y décriviez ou montriez vos processus artistiques; on fout à la porte le tatouage, le graphisme, la peinture sur les façades de commerce genre déco de noël, et j’en passe. Est ce qu’on parle de Youtube ou des ces réseaux sociaux monétisés ? Mmmh non. Faudrait pas être “trop” novateurs hein. 

 

Je ne suis pas DU TOUT de l’avis de l’UPAC-T qui considère juste que le montant pour cette attestation soit trop élevé. Je suis d’avis qu’il ne doit pas y avoir la moindre condition financière à l’obtention de l’attestation de travailleur des arts, car cette attestation ne donne accès à aucun avantage d’aucune sorte, juste à des outils nécessaires justement pour pouvoir déclarer ces montants (donc il faut l’attestation pour accéder aux outils pour avoir la somme pour avoir l’attestation pour… le serpent qui se mord la queue, c’est totalement ridicule). 

Le statut d’artiste et l’attestation sont deux choses totalement distinctes. L’attestation permet en effet de cotiser pour l’obtention du statut, mais ça n’en facilite pas du tout l’accès, pas plus qu’elle ne le fait maintenant (la commission existe déjà et a exactement les mêmes rôles actuellement que ceux prévus dans le futur, en durcir l’accès n’a absolument aucun sens).

Qu’on définisse en effet les métiers artistiques et technico-artistiques me semble positif, mais pas pour les restreindre alors qu’on milite depuis deux ans pour justement élargir le statut et protéger les artistes exerçant des profession peri/para artistiques (professeur d’art, etc). 

 

Un autre point qui me fume, c’est aucune réflexion sur l’évolution du travail artistique, de son évolution technique, et de ses moyens de rémunération qui sortent de plus en plus du cadre “donneur d’ordre – artiste”. 

Vous savez, vous, comment déclarer vos revenus Tipeee, Patreon, SubscribeStar ? Ou les monétisation via Twitch, Youtube, TikTok, Instagram etc ? 

Ben en Belgique, en fait, officiellement, y’a pas moyen, sauf via BSA, et genre juste la Smart (et c’est galère) ! Bravo pour l’évolution ! Il faut trouver, par coup de chance, un comptable qui s’y connaît et qui va vous expliquer dans quel cadre de quelle partie des fiches d’impôt vous pouvez déclarer ces revenus. Et de là, vous croisez les doigts à MORT pour qu’ils ne changent pas tout dans les fiches d’une année à l’autre. Et surtout, pour comprendre quoi et comment tout déclarer pour ne pas faire de bêtise et vous prendre une amende ou une accusation de tentative de fraude. 

Non mais on est top bien en Belgique en tant qu’artiste. Super novateurs.

 

Bref. 

Je ne suis pas convaincue, ni emballée, ni heureuse de cette réforme. Tout n’est pas à jeter, mais je reprends les termes de Vincent Gielen sur le groupe FB Conseildead : Il faut mettre la réforme dans la corbeille, mais sans la vider, et repartir sur des bases plus saines.

 

 

Pour conclure, je sais que beaucoup de personnes qui interviennent au niveau des discussions autour de la réforme, attaquent ceux qui sont contre, notamment en les accusant de militer pour leur pomme sans penser aux autres, en les accusant, donc, d’être égoïstes, de ne penser qu’à eux, de se faire porte parole, etc. Les “cinq” (enfin 6 parce que je me compte dans le lot de ceux qui s’expriment contre la réforme actuelle avec la même verve et la même passion) irréductibles “gaulois” de Conseildead.  

 

Afin de dissiper tout malentendu à ce sujet, que ce soit clair : 

Je ne garde aucun espoir d’avoir un jour accès à une quelconque protection ou statut d’artiste en Belgique. Je suis hors radar, je n’ai ni CPAS, ni chômage, ni mutuelle, ni reconnaissance de handicap (à l’heure où j’écris ces lignes en tout cas). 

Je cumule tous les cas qui ne sont pas repris dans la discussion du statut d’artiste ou de la commission des arts : Je touche des (maigres) revenus Tipeee, je vise la monétisation sur Twitch, je suis bientôt formatrice de cours à distance de dessin pour débutant, je ne suis pas/plus en état de donner cours en présentiel, je travaille sur une BD/roman graphique qui sortira en auto-édition (avec peu d’espoir qu’un éditeur ne surgisse par miracle et propose de prendre un projet de 20+ tomes sous son aile) donc n’aurait aucun avantage réservé aux DA, je suis une artiste pluridisciplinaire (domaine qui n’est repris nulle part dans les textes actuellement), je vends mes créations sur des évènements med-fan et steampunk (en galérant à chaque fois avec la Smart parce que ce sont les SEULS qui me permettent de déclarer ces ventes sans passer indépendante), et une partie d’entre elles sont considérées comme de l’artisanat même si elles font sens dans l’univers de ma BD. 

 

Mais voilà, je ne pense tellement qu’à moi que j’angoisse pour mes ami.e.s et collègues qui, eux, peuvent avoir accès au statut, et auront besoin de cette reconnaissance, de cette attestation de travailleur des arts. J’angoisse pour les précaires qui seront encore plus précarisés par cette réforme, j’angoisse pour les femmes qui sont les premières touchées par la précarité dans le secteur artistique, j’angoisse pour mes collègues illustrateurs et dessinateurs de BD qui sont édités, j’angoisse pour mes ami.e.s plasticien.ne.s qui survivent déjà vaille que vaille, j’angoisse pour tout ceux qui ne sont pas moi. 

 

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