Cet article me trotte dans la tête depuis plusieurs mois, et ce bien avant la récente polémique de l’affiche de Trolls et Légendes. Probablement depuis mon exclusion de la plateforme Buy Me a Coffee, où mon contenu a été arbitrairement catégorisé de pornographique, sans possibilité pour moi de défendre ma position. Ne parlons même pas des “strikes” récurrents sur les plateformes meta où mes dessins (des hommes torse nu) sont retirés pour “nudité et actes sexuels”.
Mais de plus en plus d’événements récents me poussent à prendre la plume à ce sujet, le dernier ayant été soulevé sur Threads par une amie artiste : Stef B., illustratrice.
Je vise ici essentiellement la représentation dans la littérature, dans l’illustration, et dans la bande-dessinée au sens large (incluant webtoon, manga, manhwa, etc). Mais je pense que mes propos peuvent s’étendre aisément à d’autres domaines.
Attrapez une tasse de thé ou de café, un encas, et accrochez votre ceinture, c'est un très gros morceau.
1. Définitions : NSFW, smut, pornographie
Commençons léger (ou presque).
Pour aborder un sujet aussi vaste, autant que vous soyez au courant de ce dont on parle. Parce que soyons honnêtes : Beaucoup ici font l’erreur commune d’entendre dans le terme NSFW uniquement le secteur de la nudité, de l’érotisme, de l’explicite et de la pornographie. Alors que dans les faits, c’est beaucoup plus complexe.
Le NSFW
Le terme émerge dans les années 90. Not Safe For Work. Pas Sans danger Pour le Travail (mais avouez que PSPT sonne moins bien 😂 ). C’est essentiellement une manière d’avertir que le contenu d’un site ou de tout support écrit/dessiné peut être inapproprié pour le contexte du travail.
A l’ère des débuts d’internet et en l’absence flagrante de législations sur les sites (les plus anciens réagiront certainement au rappel du nom du site Rotten, un site qui serait tout simplement inimaginable en 2026), les mots désignent tout contenu qu’on ne consulterait pas devant les collègues ou son patron.
Que ce soit parce que ce contenu risque de créer des polémiques, des débats, des prises de becs… Ou parce qu’il peut créer de l’inconfort.
Après tout, par exemple, les coming out sont encore considérés comme rares et globalement mal perçus dans les années 90, alors la consultation de tout sujet en rapport avec l’homosexualité et la communauté queer est très délicat dans la sphère publique, et ce malgré sa popularisation croissante. Notamment avec l’émergence des mangas et animes, et les catégories dédiées comme le yaoi et le yuri.
Avec le temps, le terme NSFW a évolué, et englobe désormais des catégories plus ciblées : la politique, la religion, la sexualité, la violence, et le contenu gore. L’avoir restreint uniquement au contenu explicite et sexuel est un abus de langage dans les faits.
Pire, actuellement, ce simple avertissement de contexte est devenu une catégorie morale de contenu interdit ou dangereux, englobant indifféremment la pornographie, la nudité artistique, l’érotisme (dont le smut), l’éducation sexuelle et… Les représentations LGBTQ+.
Le smut
Le terme est argotique. Il signifie littéralement “crasse” ou “saleté”, mais a été réapproprié et anobli par les communautés de lecteurs et d’auteurs, essentiellement dans la fanfiction, mais également dans la littérature et les webtoons depuis quelques années (ou le terme est devenu une catégorie à part entière dans les moteurs de recherche, bien distinct du terme hentai).
Le smut désigne des récits (écrits ou dessinés) érotiques où la part narrative, émotionnelle ou romantique est intimement liée, voire prédominante, aux descriptions explicites de scènes sexuelles. Le smut met l’accent sur le ressenti intérieur des protagonistes, sur l’intrigue, sur l’histoire, autant (voir plus) que sur la dépiction sexuelle. Le terme assume sa nature explicite et refuse de se cacher sous le terme souvent plus clinique d’érotisme.
Il est primordial de comprendre la nuance. Certains ouvrages référencés en smut sont littéralement des slow burn (terme narratif désignant une montée lente de tension romantique et sexuelle entre deux personnages) où l’acte sexuel peut n’intervenir que très tard dans l’histoire, ou carrément dans les “side story” après la clôture de l’intrigue principales (pratique très fréquente dans les mangas et webtoons).
Bien sûr, la dark romance existe aussi dans le smut, et c’était tout l’intérêt, pour moi, d’avoir certaines communautés, comme celle de Bato.to – site hélas fermé – dont les lecteurs avertissaient via leurs avis des contenus choquants ou devant être abordés avec prudence. (GlennMcQueenSimp, si tu me lis… 🫶)
La pornographie
On parle ici d’une représentation destinée principalement à provoquer l’excitation sexuelle, au détriment de la narration, et généralement sans contexte émotionnel. Il vise une stimulation et une gratification rapide voir immédiate (consommation du plaisir), et non une immersion narrative ou un attachement émotionnel aux protagonistes.
Les situations sont simples, parfois moquées (le plombier vérifiant la tuyauterie de madame) tant les plots sont clichés, et on se souviendra rarement des protagonistes pour leur jeu d’acteur et le rapport émotionnel que vous avez établi avec. 😏
Le hentai, lui, est un terme japonais qui, en occident, désigne principalement le contenu pornographique sous forme de dessin, d’anime, de jeux vidéo. Souvent très connu via ses monstres tentaculaires s’attaquant aux pauvres protagonistes, généralement féminins.
2. Pourquoi le NSFW et le smut ne doivent pas être automatiquement associés avec la pornographie
C’est une dérive facile, mais ni le NSFW, ni le smut, ne sont lié à la pornographie de manière organique.
Les définitions sont, en soi, la preuve que le sujet est bien plus nuancé. On est soit sur un avertissement de contenu plus vaste que l’aspect sexuel, ou sur un contenu qui ne recherche pas une gratification immédiate et rapide.
Mais le fait que ces deux termes sont souvent confondus avec la pornographie mène à des dérives néfastes. Parce que c’est ce qui justifie de plus en plus une censure morale grandissante, et une aseptisation des contenus.
En classant automatiquement toute relation romantique intime dans le porno, on crée une forme de pudeur, voire de pudibonderie, dans l’inconscient collectif. L’intimité devient “sale”, ou pire, on s’imagine que l’intimité est comme le porno, mécanique, sur l’endurance, plus ça dure, mieux c’est. Dérive souvent observée chez les ados et jeunes adultes qui ont étrangement plus facilement accès au porn qu’au smut, et on en voit encore les effets dans les relations de couple aujourd’hui.
Les gens sont coupés de leur propre corps, d’une connaissance positive de soi et de son intimité menant à des relations saines, tout ça parce qu’on censure en masse, sans nuancer l’intention. Le consentement dont on parle tant semble parfois complètement abstrait, et même si l’éducation est le principal responsable, la facilité d’accès au porno n’aide certainement pas. On oublie, de manière très confortable, que c’est de la fiction pratiquée par des professionnels, et non une dépiction réelle de la sexualité.
Je n’irais pas dire que le smut est la solution à la déséducation sexuelle, mais en censurant le smut au motif qu’il est comme du porno, on prive ceux qui le cherchent d’une alternative narrative cruciale. Là où la pornographie industrielle propose souvent une vision déconnectée et mécanique du corps, le smut offre, pour celleux qui en consomment, des modèles de consentement, de communication et de diversité. Le supprimer, c’est laisser libre champ à la consommation froide du sexe, sans offrir d’espace intermédiaire pour celles et ceux qui cherchent une représentation plus holistique de l’intimité.
Mais les dérives ne s’arrêtent pas là.
3. Le smut n’est pas du romantisme ? Pourquoi cette approche est dangereuse.
Séparer le romantisme de la sexualité est une construction artificielle. Affirmer que ne pas représenter de smut ou d’érotisme “élève” votre niveau en tant qu’auteur ou dessinateur, ça revient à infantiliser le lectorat adulte.
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : C’est ok si vous n’êtes pas confortable avec ce type de sujet et ne désirez pas en écrire ou en dessiner.
Mais prétendre que l’absence de scène explicite élève automatiquement la qualité d’une œuvre est un sophisme dangereux.
C’est confondre “choix artistique” et “vertu morale”. Et cela crée une forme de schizophrénie culturelle où on célèbre le couple tant qu’il reste dans le suggéré, le beau, le tendre, et où on punit toute représentation honnête que le couple n’est pas d’office une entité asexuelle dénuée de désir. La représentation saine du romantisme est tout aussi importante dans les faits qu’une représentation saine de la sexualité. Le smut réconcilie le cœur et les reins, l’émotion et l’épiderme. Il dit : “On peut s’aimer profondément ET se désirer violemment, et ces deux forces ne s’annulent pas, elles se nourrissent.”
Une romance sans scènes de sexe peut être un chef-d’oeuvre de tension et de subtilité. Mais une romance avec des scènes intimes détaillées peut être tout aussi profonde et bien écrite. Le problème n’est pas le choix de l’auteur d’inclure ou non l’explicite. Le problème est ce discours qui suggère que ce choix définit la valeur morale de l’œuvre ou de son créateur. Vous pensez que j’exagère ? J’ai déjà été traitée de dépravée, de personne problématique et de dégénérée juste en parlant du sujet, juste en disant que ça ne me posait pas de problème. Je n’ose pas imaginer ce que cette personne aurait dit ou pensé si elle avait vu certains de mes dessins ou lu certains de mes écrits.
Alors dire “je n’écris pas de smut, et ça en dit long sur moi” (comme dans la polémique soulevée par mon amie artiste que je cite en début d’article) sous-entend clairement que ceux qui en écrivent sont, par contraste, moins moraux ou moins talentueux. C’est ce jugement de valeur, pas le genre lui-même, qui est toxique.
Et le public ? Et bien clairement, ces dernières années, il recherche une intégrité narrative où l’intimité physique est aussi légitime et présente que le dialogue émotionnel. Et où les représentations de cette intimité ne se limitent plus aux couples hétéronormés des contes de fées. Il recherche de la friction, de la tension, des non-dits, de la communication, et des relations différentes. Ce n’est pas un requis pour toutes les histoires, mais c’est une légitimité que le genre a gagnée. Le refuser en bloc, ou le traiter comme un sous-genre ‘honteux’, revient à dire que certaines facettes de l’expérience humaine (le désir charnel au sein d’une relation) sont indignes d’être racontées avec franchise.
De plus, le “romantisme pur” traditionnel est souvent blanc, cisgenre et hétérosexuel, même si cette norme tend à changer. Le smut, par sa nature de niche et son aspect communautaire, a toujours été un espace d’expérimentation pour les corps trans, les relations queer, les dynamiques non-monogames, etc. Dire que le smut est “moins noble”, c’est souvent (consciemment ou non) dire que ces sexualités minoritaires sont moins dignes d’être représentées que la norme hétérosexuelle suggérée.
C’est aussi cette diversité qui donne autant d’intérêt et d’attrait au smut.
Ce refus de reconnaître la légitimité du smut n’est pas qu’une querelle d’auteurs. C’est le terreau fertile où prospère la censure réelle. Quand on accepte l’idée que l’explicite est “sale” ou “moins bien”, on donne carte blanche aux plateformes pour appliquer cette morale de manière arbitraire. Et devinez qui paie le prix fort de cette “protection” ? Ce ne sont pas les romances hétérosexuelles suggérées, mais bien les représentations queer, trans, et les corps qui sortent de la norme.
4. L’invisibilisation progressive de la communauté LGBTQ+ (mais pas que)
Une dérive immédiate de la censure de tout contenu explicite sans nuance, c’est l’impact sur la communauté LGBTQ+. Les corps et récits queer sont disproportionnellement flaggués NSFW ou pornographiques par les algorithmes et modérateurs, et donc plus lourdement censurés que les contenus hétéronormés.
Une représentation saine de la sexualité trans ou homosexuelle (sans même entrer dans le descriptif explicite) est plus rapidement catégorisée comme “sexuellement explicite” quand on ne la classe pas directement dans la pornographie. Alors qu’une même représentation hétérosexuelle passe plus facilement entre les mailles du filet, ou bénéficie de plus de tolérance. De même, les corps ou représentation queer et androgyne sont plus facilement attaquées par les algorithmes des réseaux sociaux, même quand la représentation n’a rien de sexuel, et n’est que vaguement suggestive (on se rappellera mon personnage, Noah, striké pour nudité et pornographie alors que c’était juste un homme androgyne torse nu…). Et faire appel de la décision ne change rien (j’ai essayé).
Cette censure censée nous “protéger” agit comme une invisibilisation constante des minorités, et tend à considérer certaines représentations comme immédiatement sexualisée, sans tenir compte du discours et du contexte de la représentation. On observe la même chose concernant le corps de la femme, très rapidement censuré, au contraire de celui d’un homme cis genre torse nu qui ne subira aucune censure (ou presque). Parce que c’est bien connu qu’aucun corps masculin ne peut être objectifié, ni désiré (sarcasme inside).
On retrouve aussi la même forme d’hypocrisie chez certain.e.s auteur.ice.s qui refusent le smut dans une histoire mettant en scène des personnages transexuels, alors qu’iels admettent volontiers dessiner et consommer du smut. Se cachant souvent (et c’est là que réside l’hypocrisie à mes yeux) sur l’idée qu’ils veulent du romantisme avant tout.
C’est un choix. Mais chez moi, il me pousse à m’interroger sur le fait que ce soit plus une forme de refus d’illustrer une sexualité transgenre saine qu’une réelle recherche de romantisme. Comme si le faire franchissait une forme de limite inconsciente entre ce qui est ok à représenter, et ce qui est malaisant. Et je ne peux pas m’empêcher de me dire que refuser la représentation transexuelle saine dans le smut est aussi une forme d’invisibilisation, voire de fétichisation, qui nuit dangereusement à la communauté.
J’entends qu’il y a des dérives, et qu’il existe une réelle fétichisation des communautés queer vues par le prisme d’auteur.ice.s hétérosexuel.le.s. Mais je ne suis pas pour l’idée que les seules personnes abilitées à parler des relations queer soient des personnes queer elles-mêmes. Ce serait comme affirmer qu’une personne queer ne pourrait pas écrire ou représenter des relations hétéronormées. Je pense plutôt qu’il est important d’avoir un dialogue ouvert entre les auteur.ice.s et les communautés concernées pour éviter cet effet de fétichisation.
Il y a un autre point très délicat à aborder, quand on touche à la représentation, et à une censure qui invisibilise les concerné.e.s.
Le smut peut ouvrir un espace de témoignage et de gestion du trauma.
Je vais de suite tracer une ligne rouge très nette. On parle ici de traumatismes sexuels, et c’est souvent la base de la “dark romance”. Ce type de littérature est à considérer avec une extrême prudence et un recul éclairé, car beaucoup de tropes sont souvent toxiques, présentant l’agresseur sous un biais romantique (“Il ne voulait pas vraiment”, “Iel a aimé ça” etc). Ce n’est pas du tout une représentation saine aidant les victimes, que bien du contraire. Et je comprends en quoi beaucoup de gens sont extrêmement opposés à ce genre littéraire.
Cependant, tout ce qui est classé en dark romance ne doit pas être d’office considéré comme une représentation de relations toxiques. D’autres thèmes sont englobés de force dans le genre à cause de la présence de violence physique, de traumas ou d’horreur associées à une histoire romantique, et ce malgré le fait que la romance entre les deux personnages principaux soit saine. Ces approches existent et ne méritent pas d’être critiquées à cause d’auteur.ice.s problématiques.
Les critiques ont donc raison de pointer du doigt les tropes toxiques qui romantisent des situations graves. Comme la polémique très juste au sujet du roman “Corps à coeur”, mais il n’est pas le seul concerné (on repensera notamment au roman “Daddy’s little toy” publié courant 2025)
Mais cela ne fonctionne que si la critique n’invisibilise pas les représentations saines et réalistes qui montrent ces violences sexuelles pour ce qu’elles sont : un acte de destruction, de perte de contrôle, de traumatisme. Quand le but est la mise en scène de la vérité du vécu, la censurer participe à éteindre les voix des victimes.
De nombreuses oeuvres abordent les réalités psychologiques, les conséquences, et les ruptures parfois psychiatriques que ces événements causent chez les personnages. Le lecteur, en les lisant, ne ressent que l’horreur de la situation, ce qui est le but recherché (et pour celleux disant que des gens lisent ça pour s’exciter, dites vous bien que le problème dans ce cas n’est pas l’auteur de l’oeuvre ni l’oeuvre elle-même, mais clairement ces lecteurs !). Beaucoup de ces oeuvres abordent aussi la gestion du trauma par les victimes (dont celle des hommes, souvent invisibilisés dans ce genre de violence), montrant que le silence et la honte sont des conséquences directes, mais que la gestion de ce trauma peut aussi passer par d’autre comportements dont on ne parle pas assez. Et permettre aux victimes de se sentir exister et écoutées au travers de l’écrit ou de la bande-dessinée mature est important pour certaines d’entre elles.
Et dans ce cadre, les communauté LGBTQ+ subissent une double peine. Parce que leurs relations saines sont plus rapidement censurées, mais leurs souffrances ou les violences subies sont également censurées, interdites, ou pire, fétichisées.
Le rôle d’un smut éthique est d’offrir la possibilité d’une réappropriation d’un corps après un trauma. Montrer une relation saine, aimante, consentante pour un personnage qui a subit une agression sexuelle transmet un message d’espoir, de soin, de guérison, de réappropriation de soi. Si on censure tout ce qui est explicite, on interdit aussi ces récits de résilience. On force les victimes à se taire un peu plus, ou à lire des récits où leurs corps sont soit des objets de violence, soit sont inexistants, soit sont désirés au travers de la violence.
J’en parle parce que le sujet a été évoqué dans des discussions récentes avec des victimes de violence sexuelles. Et même si certaines d’entre elles ont un rejet total de la sexualité en général, incluant toute depictions écrite ou dessinée (ce qui est une réaction totalement valide), d’autres m’ont dit honnêtement que lire des représentations réalistes des conséquences de ces violences fut cathartique (ce qui est aussi une réaction valide).
Pour une victime, lire un récit où le traumatisme est décrit avec justesse, sans être minimisé, sans être transformé en intrigue amoureuse, offre une validation. Ce récit peut dire “Ce que j’ai vécu était réel, c’était grave, et ma réaction est normale.” En voulant protéger à outrance les lecteurs de contenus difficiles, la censure grandissante des plateformes prive ces victimes de ressources narratives essentielles. Elle impose un silence poli qui est la première violence faite aux victimes.
5. Les biais de genre
L’autre travers de la censure, c’est une dichotomie flagrante dans la perception de la représentation d’un corps selon le genre de l’artiste qui le dessine.
Autant je peux comprendre la prudence, surtout dans une société qui met les hommes face à une responsabilité collective trop longtemps ignorée – et qui leur nuit autant à eux qu’aux femmes. Autant cela devient un problème majeur quand on prête automatiquement une intention négative aux œuvres masculines, et positives aux œuvres féminines. En tout cas dès qu’on aborde la nudité ou l’explicite.
Le double standard est devenu une norme implicite :
- ➤ Un homme dessine un corps féminin nu ? C’est de l’objectivation.
- ➤ Il dessine un corps masculin nu ? C’est de l’homosexualité refoulée ou du fétichisme.
- ➤ Une femme dessine un corps féminin nu ? C’est de la réappropriation et du « female gaze ».
- ➤ Elle dessine un corps masculin nu ? C’est de l’affirmation de soi.
Et même moi, en tant qu’artiste féminine, ce genre de discours me hérisse. Parce que, concrètement, je dessine des corps nus parce que j’adore l’anatomie et j’aime comprendre la fonction de chaque chose. Ce qui passe aussi dans les contacts entre les corps, et mon inclination naturelle vers le smut. Il n’y a aucun discours féministe militant dans mon art : je dessine littéralement ce qui me plait. Et ça passe par des corps masculin esthétiquement beaux (même si c’est mon amour de l’étude des muscles qui parle plutôt que de l’esthétisme pur, j’avoue).
J’ai lu des commentaires accusant les artistes masculins de “se toucher devant leurs dessins”. Pourquoi est-ce que je ne lis pas la même chose à l’encontre des artistes féminines qui dessinent des hommes virils, nu, au garde à vous ? N’est ce pas la base même de l’égalité des sexes ? Ou ai-je encore loupé un chapitre entre deux pectoraux ?
Ce type de discours, donc, blesse l’ensemble de la communauté artistique. C’est en ça qu’il est important de définir le contexte de l’image, et non le sexe de la personne derrière l’image. Quand l’artiste dessine un corps nu pour vendre un produit (comme une voiture, prenons l’exemple classique), on est dans l’objectivation, et on a le droit de poser des questions. Mais attaquer toute dépiction de nudité artistique comme étant objectifiée selon le genre de l’artiste est une dérive que personne ne devrait tolérer.
Cela empêche les hommes de représenter la beauté féminine sans suspicion, et cela cantonne les femmes à un rôle de “bonnes représentantes” sous surveillance. La liberté artistique doit pouvoir s’affranchir de cette grille de lecture genrée.
6. Pudibonderie, Loi Comstock, et les dérives.
Si vous pensiez, cependant, que cette censure arbitraire est récente, vous vous trompez. Nous sommes littéralement dans la version numérique d’une situation pourrissante de combat moral vieille de 150 ans.
1 – La pudibonderie
La pudibonderie est l’expression sociale de la rigueur puritaine. Même si le puritanisme, à l’origine, n’avait aucune connotation de rigueur morale – puisqu’il désignait la purification de l’église anglicane par opposition au catholicisme romain – la sémantique a lentement glissé jusqu’au sens qu’on lui connaît aujourd’hui : L’hostilité envers les plaisirs du corps (et cela n’incluait pas que le sexe).
La pudibonderie devient particulièrement marquée durant l’ère victorienne (Royaume-Unis – 1837 – 1901) et dans l’amérique du 19ème siècle. En surface, une obsession pour la respectabilité, la retenue, et la dissimulation totale du corps et de la sexualité, avec une littérature classique “expurgée” pour être lue par des enfants (mouvement ouvertement moqué par Molière dans son Tartuffe, et son “couvrez ce sein que je ne saurais voir”). En réalité, des dérives catastrophiques, avec une prolifération souterraine de la pornographie, de la prostitution, et une fascination médicale pour les déviances.
La répression publique a créé un marché noir du sexe et une anxiété morale massive.
2 – L’héritage de la loi Comstock (1873)
La loi devient l’arme légale en réponse à ces effets pervers. Votée le 3 mars 1873 par le Congrès américain, elle interdit l’envoi par la poste de tout matériel “obscène, lubrique, lascif ou sale.”
La définition est volontairement floue, et dans les faits, englobe :
➤ La pornographie
➤ Les informations sur la contraception et l’avortement
➤ Les jouets sexuels
➤ Toute littérature jugée immorale. A l’appréciation de chacun, donc…
Cela passait par l’ouverture des courriers, la mise à l’arrêt des contrevenants, et la destruction des contenus. Anthony Comstock, à l’origine de la loi, a revendiqué avoir détruit des centaines de tonnes de livres et des milliers de moules d’impression.
Aujourd’hui, Paypal, mais aussi d’autres organismes de paiement, les banques, et même les plateformes d’app, comme Google Play, jouent le rôle qu’occupait la Poste américaine en 1873. Ce ne sont plus des inspecteurs en uniformes qui ouvrent les courriers, mais des algorithmes et des clauses dans des Conditions Générales d’Utilisation (CGU) opaques. On retrouve les mêmes dérives dans beaucoup de réseaux sociaux, comme Meta, sous le couvert de la protection des mineurs. Une autre hypocrisie, mais j’y arrive.
Et comme Paypal se “réserve le droit de bloquer les fonds liés à des contenus ‘sexuellement orientés”, l’organisme de paiement le plus répandu impose ses conditions à tous ceux utilisant leur plateforme. A ce stade, il ne s’agit plus de sécurité bancaire, c’est du puritanisme commercial. Ils imposent une morale privée à l’échelle mondiale, sans débat démocratique possible.
3 – L’hypocrisie des plateformes (Ko-Fi, Buy Me a Coffee, etc)
Et on retrouve cette prise en otage sur beaucoup de plateformes de soutien et de financement aux artistes. Si certaines, comme Patreon, avec ses catégories +18 claires, ou Tipeee en Europe, prouvent qu’il est possible de faire pression sur les organismes de paiement, d’autres, en jouant la carte de la sécurité excessive, tombent dans le piège inverse.
Ko-Fi est l’exemple même, pour moi, d’un cadre abusif. Même s’ils autorisent le “NSFW” dans une certaine mesure, quand on détaille correctement leurs CGU, les conditions font froid dans le dos. A savoir qu’ils se donnent la liberté de vérifier, à tout moment, que vous ne posterez aucun contenu interdit sur leurs CGU, et ce y compris sur des plateformes tierces qui l’autorisent ! Donc vous choisissez la sécurité de ce que vous postez sur Ko-Fi, mais postez du Smut sur votre propre site internet ? Ko-Fi s’octroie le droit de supprimer votre compte. C’est une tentative de contrôle total de l’identité numérique des créateurs, une injonction à l’autocensure permanente sur tous les canaux de diffusion.
Sur d’autres plateformes, comme Buy Me a Coffee, la théorie autorise l’art adulte sous le terme de “nudité artistique”, mais la pratique montre des bannissements massifs pour “pornographie” dès qu’un corps nu apparaît, même sans acte sexuel. La modération y est floue, réactive aux signalements, et crée une insécurité constante.
Ce qui laisse le choix entre la peste et le choléra. Patreon a une historique de censure parfois soudaine et tout aussi abusive (les artistes fury soudainement accusés de contenu zoophile), tandis que Tipeee a maintenu des comptes liés à l’extrême droite sur sa plateforme.
4 – Le piège de la vérification d’identité
Si vous pensiez que le danger s’arrêtait à la censure des contenus, détrompez-vous. La prochaine étape, déjà en marche, est bien plus insidieuse : le contrôle d’accès par vérification d’identité. Discord a déjà essuyé une vague de panique en mars à ce sujet, les forçant à faire marche arrière. Mais dans les faits, ils ne sont pas les seuls concernés.
Sous le prétexte louable et souvent instrumentalisé de « protéger les enfants », de nouvelles lois (comme la régulation des réseaux sociaux ou la future identité électronique européenne) et des initiatives privées poussent à l’obligation de prouver son âge via une pièce d’identité ou une reconnaissance faciale pour accéder à tout contenu marqué +18.
Le mirage de la sécurité
On nous vend ces outils comme des boucliers indispensables. Mais pour les communautés LGBTQ+ (mais elles ne sont pas les seules concernées), ce bouclier ressemble dangereusement à une épée de Damoclès. Pour accéder à des contenus qui parlent de réalité (éducation sexuelle hétéro et queer, représentations trans, récits de coming-out souvent tagués NSFW par défaut, roman/manga/webtoon contenant du smut), un utilisateur devra désormais s’identifier officiellement. Cela crée un précédent terrifiant : celui d’un recensement silencieux des consommations culturelles et sexuelles. Si une plateforme sait que vous avez accédé à du contenu “smut”, « trans » ou « queer » parce que vous avez dû scanner votre carte d’identité pour y entrer, elle détient une donnée sensible sur votre orientation sexuelle ou votre identité de genre.
Les dangers et les dérives
Mais ça ne s’arrête pas là, parce que c’est une porte ouverte vers une forme d’abus plus insidieux déjà signalé sur plusieurs réseaux (et je ne parle pas de théorie du complot et de groupes paranoïaques), notamment concernant la fameuse identité numérique européenne :
● En centralisant des informations de base dans l’identité numérique (santé, banques, administration,…), on peut opérer un profilage détaillé des citoyens. Cela pourrait servir, notamment, à une forme de ciblage politique (par exemple), où l’accès à certains droits, consultations citoyennes, etc pourrait être filtré ou influencé par ces données récoltées. Ce serait plus facile de faire passer certaines lois si les citoyens concernés ne sont pas consultés ou appelés à voter, suite à une “erreur informatique”.
● En centralisant toutes ces données, une cyberattaque pourrait paralyser l’accès aux services, voire atteindre les données citoyennes et entraîner des pertes économiques importantes.
● Le risque de vol de données serait accru, et permettrait une utilisation frauduleuse de l’identité numérique d’une personne de manière beaucoup plus grave, et beaucoup plus difficile à prouver. La signature numérique de documents, notamment, deviendrait possible via ce vol de données.
● Les gens souhaitant accéder à des contenus placés sous cette vérification d’identité pourraient s’auto-censurer et se priver de ressources potentiellement indispensables.
● La combinaison de données permettrait à des acteurs publics ou privés de tracer les comportements, menaçant les libertés individuelles.
● Entre de mauvaises main, cette “surveillance” pourrait atteindre aussi les informations auxquelles les adolescents et les minorités pourraient tenter d’avoir accès : contraception, avortement, information d’éducation sexuelle etc.
● En plaçant le contenu queer et smut derrière une vérification, on en revient à l’idée qu’il s’agit d’une déviance qui nécessite une surveillance accrue, là où le contenu hétéronormé grand public (parfois violent ou sexuel mais moins bien tagué) échappera possiblement à ce radar.
En acceptant ces contrôles d’identité sans hurler, nous acceptons de troquer notre anonymat – seul rempart réel des minorités – contre une sécurité illusoire. La protection de l’enfance ne devrait jamais servir de cheval de Troie pour installer une surveillance généralisée des désirs adultes, et encore moins pour créer des bases de données sur les pratiques sexuelles et identitaires des citoyens. C’est la version numérique de la loi Comstock : non plus interdire l’envoi, mais surveiller qui lit quoi, pour mieux contrôler qui nous sommes.
7. Le danger et l’effet boomerang
Si nous acceptons cette moralisation croissante du NSFW et du smut sans la moindre résistance ni réflexion, cela ne protègera personne. Au contraire, cela déclenche une série de conséquences négatives qui vont finir par se retourner contre ceux-là même qui la réclament, ainsi que contre l’ensemble de la société.
1 – Perte de visibilité et de revenus pour les artistes
C’est la conséquence la plus immédiate. Shadowban sur les réseaux sociaux même quand le contenu n’a rien d’explicite (je le redis, Meta strike mes hommes torse nu…). Gel de fonds d’un créateur par Paypal (fréquent, et bonne chance pour les récupérer), ban de comptes de mécénat participatif pour “contenu pornographique” sans pouvoir faire appel de son cas alors qu’on ne fait que de la nudité artistique, ou qu’on se trouve dans l’érotisme, la suggestion.
Pour les artistes indépendants qui vivent de leur art et ont besoin de cette visibilité, cette précarité imposée n’est pas une simple gêne : c’est une condamnation à l’arrêt de création, à se battre encore plus, ou à censurer son expression artistique. La censure ne se contente pas de masquer une image, elle affame ceux qui la produisent.
Et dans une société où l’art doit déjà se battre avec les images aseptisées de l’IA, ce n’est peut-être pas ce dont nous avons besoin. Que bien du contraire.
2 – Vers un appauvrissement culturel
A force de lisser les contenus pour qu’ils passent partout, on obtient une culture aseptisée, uniforme, et sans relief. Que deviennent les tableaux tels que “L’origine du monde” ? Ou les œuvres de Botticelli, Michel-Ange, et tous ces artistes classiques ayant peint des corps nus ? Pourquoi devrait-on censurer les artistes récents, mais pas les grands-maîtres ?
Si chaque œuvre, si chaque nouvelle création, doit être validée par l’étalon le plus puritain pour être monétisable ou visible, la diversité des styles, des récits et des représentations corporelles complexes disparaît. Nous nous dirigeons vers un futur où toutes les histoires se ressemblent, où les corps sont tous identiques, et où la complexité humaine et des relations humaines est sacrifiée sur l’autel de la sécurité de la marque.
3 – L’impact sur la jeunesse
Paradoxalement, cette censure nuit directement aux jeunes qu’elle prétend protéger.
En rendant toute représentation nuancée de la sexualité honteuse, invisible ou difficile d’accès, on laisse le champ libre à la seule pornographie industrielle (parce que les artistes et auteur derrière les oeuvres nuancées seront beaucoup plus massivement impactés que le porno).
On le voit déjà maintenant : il est plus facile de trouver du porno que du smut. A vrai dire, je ne serais pas étonnée que beaucoup de gens lisant cet article découvrent que cela existe.
Et les adolescents trouveront des moyens de contourner les blocages, ou des sites illégaux fleuriront. Mais si la seule chose accessible facilement est une pornographie souvent violente, déconnectée du réel et sans contexte émotionnel, alors la censure a échoué. Elle ne protège plus les jeunes, mais les prive d’alternatives saines pour les livrer à la consommation brute.
4 – L’effet Streisand
Vouloir cacher le corps à tout prix crée souvent l’effet inverse : l’attrait de l’interdit. En diabolisant la nudité artistique ou le désir assumé, on leur donne une aura de transgression qui fascine davantage. Pire, cette chasse aux sorcières transforme chaque corps en un objet de scandale potentiel. On l’a vu avec cette vague de pudibonderie au 19è siècle et les dérives que cela à occasionné (réseaux clandestins, prostitution, etc). À force de crier à l’objectification devant la moindre peau montrée, on finit par ne plus voir que ça : le corps devient un problème, une menace, un objet de débat permanent. On objectifie à force de vouloir dénoncer l’objectification.
C’est le cas récent de l’affiche de Trolls & Légendes : à vouloir absolument y voir une femme objet, sexualisée, les personnes qui l’ont critiquée ont réduit le personnage à son statut de « femme dénudée », effaçant son histoire, son contexte et l’hommage personnel qu’elle représentait. Le message est passé à la trappe au profit de la forme.
5 – Pourquoi s’arrêter là ?
Si nous acceptons aujourd’hui que des algorithmes privés puissent définir ce qui est « moral » ou « acceptable » dans le domaine de la sexualité, qui nous dit qu’ils s’arrêteront là ? La logique censoriale est expansive. Ce qui commence par la nudité peut s’étendre à la politique, à la religion, à la représentation des violences policières, aux corps trans, à la critique des gouvernements. Une fois le principe accepté que « certaines vérités sont trop choquantes pour être montrées« , la porte est ouverte à toutes les interdictions. La censure du NSFW est le laboratoire de la censure de demain.
6 – La privatisation de la loi
Le danger le plus insidieux est que cette censure n’est pas étatique. Elle n’est pas nécessairement votée par un parlement, ni contrôlée par un juge. Elle est décidée dans des bureaux fermés par des conseils d’administration d’entreprises privées (PayPal, Meta, Google, Apple). Ces entités changent leurs règles internes du jour au lendemain, sans débat démocratique, sans recours possible, et avec une application arbitraire. Nous avons délégué le pouvoir de définir le Bien et le Mal à des multinationales dont le seul but est le profit et la protection de leur image. C’est une dérive démocratique majeure.
Et même nos lois, censées nous protéger, sont contournées par ces entreprises. On rappelle Meta, et son formulaire pour refuser l’utilisation de nos images et données pour l’entraînement de son IA. Et qui ajoute, en petit caractères, que si quelqu’un partage notre contenu sans s’être opposé… Bah, votre consentement ? Il ne sert à rien.
C’est du contournement pur et simple des RGPD, la faille dans la loi qui a été exploitée par une société dont nous sommes le produit.
7 – Un cas pratique parmi d’autres
Il ne s’agit pas de théorie. Récemment, sur un serveur communautaire réservé aux adultes (+18), un ami illustrateur a supprimé l’intégralité de ses œuvres. Ses personnages féminins dessinés, pourtant musclés, puissants et habillés sur les salons généraux, ont été jugés « sexualisés » par deux utilisateurs.
J’aurais attendu, de la modération, une prise de position immédiate et claire : Les dessins étaient corrects, sans nudité, sans violence ni érotisme suggéré. Au lieu de quoi, je l’ai vue répondre “on en discute avec la personne en privé.”
Conclusion, l’artiste a supprimé, sur un coup de colère plus que compréhensible, l’ensemble de ses dessins sur le serveur. Que les deux personnes aient été bannies après (pour d’autres raisons), et que la modération ait pris le parti de l’artiste à postériori ne retire pas l’acte titanesque que ce dernier a posé. Le retrait total de ses œuvres. Pour deux personnes.
Ce n’est pas un incident isolé, c’est la réalité quotidienne de milliers de créateurs. C’est la preuve que le danger n’est pas futur, il est immédiat.
8. Conclusion
Défendre le smut, défendre le NSFW nuancé, défendre la représentation honnête des corps et des désirs, ce n’est pas faire l’apologie de la pornographie. Ce n’est pas non plus obliger tout le monde à consommer ou produire ce type de contenu. C’est un choix artistique personnel, et chacun est libre de ne pas le faire.
C’est défendre la complexité humaine. C’est refuser cette dichotomie hypocrite qui oppose un « bon romantisme » asexué à un « mauvais smut » dégradant. C’est affirmer que l’on peut s’aimer profondément ET se désirer violemment, que le corps et l’esprit ne sont pas ennemis, et que raconter cette union avec franchise est une forme de littérature et d’art à part entière.
C’est défendre le droit à la diversité des désirs, à la liberté de raconter toutes les facettes de l’amour, du trauma et de la résilience, sans honte ni filtre arbitraire. C’est refuser que la pudeur des uns devienne la prison de tous. Il est temps de cesser de moraliser le NSFW pour ce qu’il n’est pas, et de commencer à le protéger pour ce qu’il permet : une expression libre, diverse et honnête de l’humanité. Le combat n’est pas contre la protection des enfants, ni contre la décence. Il est pour le droit de grandir, de créer et de vivre dans un monde où la nuance n’est pas un crime, et où l’art n’a pas à demander pardon d’exister.
Annexe : Note personnelle sur la cohérence et le contexte
J’ai hésité à inclure ce passage, mais puisque ce sujet a été utilisé pour tenter de discréditer mon propos durant la récente polémique de l’affiche du festival Trolls & Légendes (2026), et que mes positions actuelles rejoignent dans les grandes lignes celles que je tenais il y a trois ans, je préfère crever l’abcès immédiatement. Autant être claire : oui, je maintiens mes propos passés, et non, ils ne contredisent pas cet article.
Les faits (2023) : J’avais qualifié l’œuvre d’un.e artiste de « sexualisée » et m’étais interrogée sur sa pertinence dans un petit festival très familial où nous devions exposer tous.te.s les deux. Ces propos, confiés à une personne que je pensais être un.e ami.e pour avoir un avis extérieur (et potentiellement être recadrée si je faisais fausse route), ont été validés par cet.te ami.e à l’époque. Ils ont pourtant été ressortis cette année comme un argument ad hominem pour invalider mon analyse sur l’affiche d’Olivier Ledroit et la polémique associée.
Le contexte et la nuance : À l’époque, j’étais dans une situation émotionnelle complexe vis-à-vis de cet.te artiste, ce qui m’a poussée à solliciter plusieurs avis extérieurs pour vérifier mon propre jugement. Toutes les personnes consultées ont confirmé le caractère sexualisé de l’œuvre. Avec le recul de 2026, je maintiens ce constat. Qualifier une œuvre de « sexualisée » n’est pas une insulte, c’est un fait descriptif. J’assume totalement que mes propres œuvres soient qualifiées de cette manière. Le problème n’est pas le qualificatif, mais l’usage qui en est fait pour créer une opposition morale.
La différence cruciale : Le Contexte et l’Histoire. C’est ici que réside la clé de ma cohérence, et c’est là que la polémique de 2026 a montré son aveuglement :
● En 2023 : Il s’agissait d’un petit événement familial. S’interroger sur la place d’une œuvre sexualisée dans un lieu fréquenté par de jeunes enfants est une démarche de bon sens, relevant de l’adaptation au public.
● En 2026 (Affaire Ledroit) : Il s’agissait d’un grand festival fantasy (30 000 visiteurs), majoritairement adulte, issu de la culture du jeu de rôle. Mais au-delà des chiffres, il y avait une histoire. L’affiche représentait une succube, personnage emblématique des Chroniques de la Lune Noire. Ce choix n’était ni gratuit, ni « objectifiant » au sens péjoratif du terme. Cette figure était le personnage préféré de François Froideval, le scénariste disparu, et son design s’inspirait directement de sa compagne, aujourd’hui sa veuve. Cette dernière était présente au festival. J’ai d’ailleurs eu avec elle une longue discussion, riche et nuancée, sur la place des femmes dans la dark fantasy et… sur le smut.
Ignorer cette dimension humaine, c’est refuser de voir l’art pour ne juger que sur une image détachée de son âme. Olivier Ledroit a certes eu un mouvement d’humeur face aux critiques violentes et a présenté ses excuses pour ses propos sous le coup de l’émotion, mais le fond du choix artistique restait valide et respectueux. Le vrai problème fut l’incapacité des critiques à entendre ce contexte, préférant une indignation de surface.
Sur le terme « Protégée » : On a également tenté de me réduire au statut de « protégée » d’Olivier Ledroit, une formulation que je trouve à la limite du sexisme. Je suis une artiste soutenue par son association, tout comme d’autres hommes et femmes, une place obtenue par mérite face à un jury, et non par favoritisme. Suggérer le contraire revient à nier mon autonomie et mon parcours.
Conclusion de cette note : Ma position est constante : une œuvre sexualisée n’est pas intrinsèquement mauvaise. Mais sa présentation doit toujours tenir compte du contexte, du public et de l’intention.
● Dans un petit festival familial, la vigilance est de mise.
● Dans un grand festival adulte, où l’œuvre porte un hommage personnel validé par les ayants droit, la censure moralisatrice est non seulement injustifiée, mais insultante pour la mémoire des créateurs et l’intelligence du public.
Qualifier le smut ou une œuvre de « sexualisée » n’est pas un acte de censure de ma part, mais un appel à l’honnêteté intellectuelle et à la prise en compte de la réalité du terrain. Et cela n’invalide en rien la nécessité de défendre ces contenus contre une moralisation hors-sol qui, elle, refuse obstinément de regarder le contexte.
Mise au point et nuances importantes
Suite aux retours de lecteurs attentifs, je tiens à apporter deux précisions essentielles pour éviter tout malentendu sur mon propos.
1. Au sujet de la pornographie queer
Il est important de le clarifier : non, la pornographie n’est pas uniquement hétéronormée. Je sais parfaitement qu’il existe une pornographie queer riche et variée, ainsi qu’une pornographie « female gaze » qui se rapproche du smut dans son traitement. La distinction que j’opère dans cet article ne se situe pas dans l’orientation des personnages, mais dans l’intention de l’œuvre.
➢ Pornographie (tous genres confondus) : Vise une gratification sexuelle rapide, souvent sans narration complexe.
➢ Smut : Vise une immersion narrative, où la scène explicite sert l’histoire et le développement émotionnel des personnages. Si j’ai focalisé mes exemples sur la littérature et le dessin, c’est parce que le terme « smut » y trouve ses racines communautaires. Mais le principe s’applique partout. D’ailleurs, je vous invite vivement à découvrir la série d’animation « Mignon », qui est un exemple remarquable de smut en animation, avec une narration profonde et des personnages attachants (et une transformation en vampire sublissime !).
2. Au sujet du biais de genre et de la sécurité des autrices
C’est un oubli majeur de ma part, et je m’en excuse. Dans ma section sur les biais de genre, j’ai parlé de la suspicion pesant sur les hommes dessinant des femmes, mais j’ai omis un danger bien plus grave et réel qui pèse sur les femmes créatrices de contenu explicite. De nombreuses autrices et dessinatrices de smut ou d’érotisme sont régulièrement victimes de harcèlement, traitées d’« obsédées », ou pire, considérées comme sexuellement « disponibles » du fait même de leurs créations. Leurs œuvres sont lues comme un appel ou un consentement implicite, ce qui est évidemment faux et dangereux. J’étais tellement focalisée sur la défense de la représentation des corps que j’en ai oublié la défense des personnes qui les créent.
Mea culpa. Cette dérive existe bel et bien, et elle est toxique.
Je me pose d’ailleurs la question pour mes confrères : les hommes créant du contenu érotique subissent-ils ce même type de jugement sur leur vie privée ou leur « disponibilité » ?
Je n’ai jamais eu d’échos là-dessus, mais je suis preneuse de vos témoignages pour compléter cette réflexion.
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