Suite à de nombreux événements, positifs et négatifs, je réalise que j’ai besoin de faire le point. Et j’espère que mon expérience dans le domaine pourra aider d’autres artistes qui, comme moi, galèrent parfois à communiquer et comprendre l’implicite.
Le paradoxe
Je sors d’un week-end plus que positif.
Pour celleux qui me suivent sur les réseaux sociaux, j’ai donc été exposée au sein de l’exposition d’Olivier Ledroit à Trolls & Légendes ce 4 et 5 Avril 2026, et j’ai également pu être présente au stand de son association pour présenter mes illustrations.
Cela s’inscrit dans une participation active au sein de l’association Olivier Ledroit dans laquelle je suis désormais bénévole. Cette association souhaite soutenir les artistes atteints de TSA dans le milieu de la Bande-dessinée, et je m’y suis progressivement impliquée de plus en plus jusqu’à rejoindre l’équipe.
Cette implication m’a mise dans des situations parfois inconfortables à mon niveau (gestion de problème, backup technique, etc) mais dont j’estime m’être sortie efficacement, malgré la crise, malgré le stress, malgré les délais parfois très courts. J’ai pu démontrer ma fiabilité, le respect de mes délais, et ma capacité à pouvoir maintenir la tête hors de l’eau même en situation de stress tout en délivrant un travail correct. Et comme l’équipe avec laquelle je travaille désormais est très honnête, j’aurais été immédiatement confrontée au sujet de mes manquements, plutôt que d’apprendre encore cette semaine qu’on souhaite me confier des tâches complémentaires.
On ne confie pas plus de travail à quelqu’un sur qui on ne peut pas compter.
Pourquoi est-ce que je parle de cela ?
Et bien je suis artiste maintenant depuis pas mal de temps. J’ai travaillé aussi dans des secteurs liés au domaine artistique pendant longtemps (événementiel, décoration, etc). Et j’ai plusieurs personnes qui me font – ou m’ont fait – une réputation terrible en termes de fiabilité et de confiance. Une réputation qui a longtemps fait partie des choses qui ont alimenté mon syndrome de l’imposteur et m’a fait me remettre en question presque jusqu’à la dépression. J’ai failli, très souvent, tout laisser tomber et arrêter de dessiner, et quand mon état mental a impacté très logiquement ma production et ma capacité à travailler, je l’ai vécu comme la validation de ce que cette rumeur disait de moi. Que je n’étais pas fiable.
Alors comment est-il possible d’être à la fois “incompétente” aux yeux de certains, et “fiable” aux yeux d’autres ?
Et bien peut-être n’est-ce pas de la faute des uns et des autres, mais peut-être est-ce tout simplement un problème de communication (je n’irais pas parler ici de mauvaise foi, même si pour certaines situations, cela en était très probablement).
Je vais rapidement faire un point à mon sujet, parce que ça a son importance pour la suite : J’ai été diagnostiquée en 2020 d’un syndrôme d’Ehlers Danlos Hypermobile. J’ai également passé des tests HPI la même année qui, en plus d’être largement concluants, étaient indicateurs d’autres neuro-atypies.
Suite à beaucoup de réflexions à ce sujet, j’ai réalisé être très certainement TSA. Je n’ai hélas pas encore de diagnostic officiel à ce sujet. J’ai commencé les tests mais j’ai dû les arrêter à la suite de soucis financiers. Cependant, officieusement, les tests déjà menés étaient probants (les tests EQ – AQ – SQ me placent tous dans le spectre de manière plus que flagrante).
Si vous doutez de mon affirmation (ce qui est humain, et il n’y a aucun souci avec ça), il vous suffit de savoir que mes réflexions et recherches ont poussé mon compagnon à lui-même entamer ses propres démarches, remarquant beaucoup de similarités avec ce que je vivais. Et il a non seulement été diagnostiqué SEDh comme moi, mais TSA+TDAH. Cela valide implicitement ma propre neuro-atypie (puisque j’étais la première à creuser la question et aborder le sujet avec lui après, en faisant l’état de ma propre situation neurologique).
Du coup, pourquoi est-ce que je pense que cela à affaire à la communication, et non à mes propres capacités ou ma neuro-atypie ?
Comment l’implicite conditionne l’échec
Aborder la question m’a demandé de me replonger dans des trucs pas spécialement positifs, autant le dire. J’ai dû remuer des souvenirs qui m’ont beaucoup impactée à l’époque (et m’ont aussi provoqué des phases de remise en question qui ont duré des mois, pour celleux qui connaissent ˆˆ If you know, you know) pour creuser le fond du problème et commencer à comprendre pourquoi certaines collaborations ont parfaitement fonctionné, et pourquoi d’autres se sont achevées de manière catastrophique. En tout cas à mes yeux.
Et le point central de ma réflexion revient toujours sur le sujet de la communication, plus particulièrement l’implicite et l’explicite. Non pas que j’ai attendu une communication “adaptée” à mon TSA (d’autant que certaines situations datent de bien avant mon questionnement à ce sujet), mais plutôt parce qu’on avait des attentes non formulée vis-à-vis de moi que je ne pouvais ni comprendre, ni deviner, même si cela semblait parfaitement logique pour mes interlocuteurs.
Je ne vais pas expliquer en détail ces situations, parce que le but n’est pas de faire un procès d’intention. A la place, je vais vous communiquer, à ma manière, comment une communication peut rapidement foirer avec quelqu’un qui ne comprend pas l’implicite. Diagnostic ou non.
Prenons l’exemple d’une illustration qu’on me commande, c’est le plus simple, c’est mon domaine, mais je pense que cela peut facilement s’adapter à d’autres secteurs. Je prends bien évidemment des dates fictives.
Cas 1 :
Une personne me demande une illustration, et il me signale qu’elle est destinée à offrir à quelqu’un pour son anniversaire qui se tient le 15 Juillet.
Voici comment mon cerveau traite l’information :
1- Le client est un particulier qui n’est possiblement pas au fait des délais d’impression etc, donc je vais immédiatement clarifier avec lui s’il veut se charger de l’impression ou s’il souhaite que je m’en charge.
2- Je ne prends pas la date du 15 Juillet comme date de livraison, JAMAIS. C’est la date à laquelle le client offre l’illustration. Donc mon illustration doit être livrée avant. Je compte donc entre 15 jours et une semaine avant pour la livraison. Soit entre le 1er Juillet et le 7 Juillet pour que l’illustration soit finie, imprimée, et prête à être envoyée par courrier (ou je fais la livraison moi-même si je crains un quelconque retard des services postaux).
3- Comme pour toute commande, je communique beaucoup, envoie mes croquis, valide les poses, les couleurs, les ambiances, etc
4- A la date fixée avec le client, soit j’envoie la commande, soit je la dépose entre ses mains (dépendant de sa localisation, bien sûr).
C’est un calcul logique face à un client qui a sa date butoir mais qui n’a probablement aucune connaissance du reste des étapes à faire avant de pouvoir offrir son cadeau. Normal, c’est *mon* domaine. Je fonctionne de la même manière pour un faire-part de mariage, de naissance, etc (même si je n’en fais officiellement plus).
Cas 2 :
Un client me commande une illustration numérique sans poser de date butoir.
1- Le numérique me retire le stress de l’impression et de l’envoi. Je sais donc que c’est “au plus vite au mieux”. Et j’ai déjà des formules “clés en main” à ce sujet, y compris les droits de partage sur les réseaux sociaux (fréquent quand des auteurs souhaitent des illustrations de leurs personnages).
2- Néanmoins, j’ai des délais de base assez clairs sur la réalisation de ce type de commande (entre 1 et 2 semaines selon la complexité).
3- Je communique beaucoup avec le client, lui envoie des croquis, valide la pose, les tonalités, et lui envoie un fichier final en haute définition.
C’est quasiment le type de commande le plus simple à traiter, tout est numérique, tout va très vite, je signale si j’ai du retard, et tout se passe bien.
Étrangement, ces deux cas de commande ne posent JAMAIS de problème. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est parce que ces clients sont des particuliers, car j’ai eu des réalisations pour des professionnels qui se sont également parfaitement bien passées.
Cas 3 :
Un professionnel me commande une illustration (partons sur la réalisation d’une couverture de roman pour une maison d’édition, cas assez fréquent pour moi). Il me dit que la date butoir pour l’illustration est le 15 Juillet. J’insiste, il a précisé “pour l’illustration”.
Ce que moi je comprends :
1- L’illustration doit être finalisée et les fichiers nécessaires doivent être livrés pour le 15 Juillet au plus tard pour laisser le temps au graphiste d’ajouter les détails (titre, code barre, isbn, etc.), et faire la mise en page, avant l’envoi imprimeur ou le partage aux RS.
2- Je communique non-stop comme avec mes autres clients: croquis pour valider les projets/idées, communication avec lae graphiste pour le placement des titres (que tout soit harmonieux). Et la personne responsable (par exemple l’éditeur.ice) est tenue dans la boucle d’information.
3- Je m’assure que le contrat soit béton, que personne ne soit lésé, même si je suis plutôt cool de base (je ne suis pas du genre procédurière à calculer à la minute près quand la cession de droit expire, genre, je m’en fous un peu… Oui, je sais, ce n’est pas bien, mais ça fait partie des données administratives que j’ai horreur de gérer.)
4- Je tiens les délais qu’on me donne. Si on modifie ces délais, je respecte ces nouvelles deadline sans me poser de question (je ne suis que l’illustratrice au final, donc si on juge que je ne dois pas être informée, je ne creuse pas, question de respect).
5- Les projets alternatifs qui se basent sur mon illustration, s’ils ne sont pas existants dans le contrat, bah je ne suis vraiment pas vache, je vais gérer en donnant l’autorisation au graphiste de faire le produit dérivé sans demander de complément financier ou de retouche de contrat. Je ne facture que si on me demande expressément de m’en charger, c’est logique, puisque pas prévu dans le contrat, et par extension, dans la facture.
➤ Ce que je n’entends pas dans ce type de communication (et qui a clairement été la source de problèmes) :
– La date du 15 Juillet correspond en fait à la date de la sortie officielle du livre, donc tout doit être prêt un mois à l’avance.
– La date du 15 Juillet correspond à la date du début du crowdfunding et il faut commencer la communication 15 jours à l’avance avec l’illustration (soit le 1er Juillet).
→ Non, vraiment, si on me donne une date butoir et que je dois deviner de moi-même qu’en fait il faut livrer les fichiers 15 jours à un mois plus tôt, oubliez-moi. Je suis illustratrice, pas professionnelle de l’édition, ça ne fonctionne pas comme ça. Donnez moi l’information qui me concerne. Pas les autres.
– On repousse la date du 15 Juillet au 19 Juillet parce qu’on pense, sans me le dire, que l’illustration ne sera pas prête à temps. Je peux comprendre que quand on ne connaît pas le rythme de travail d’une illustratrice, on puisse paniquer, mais il suffit de poser la question. Si vous repoussez la date sans rien me demander, j’en conclus que c’est un report de délais pour des circonstance internes à la maison d’édition.
– Me demander “Est ce que tu peux finir l’illustration pour le 19 Juillet ?” et qu’on s’attende à ce que je comprenne qu’il puisse s’agir d’une inquiétude ou d’un coup de pression. Nope, chez moi, ça ne marche pas. Si on ne me dit pas les choses clairement et textuellement, je ne cherche pas les sous-entendu, surtout dans un cadre professionnel. Je vais juste répondre “oui” et adapter mes délais.
Ce que j’évoque vous semble logique ? Visiblement, ça ne l’est pas. Parce que ces situations m’ont valu d’apprendre des MOIS plus tard que les professionnels en question estimaient que je n’avait pas tenu mes délais et n’avait pas été fiable. Rien ne m’a été dit explicitement au moment où il aurait été important de communiquer dessus.
Le découvrir plus tard, possiblement dans une période où ma santé mentale est plus fragile, c’est vraiment un très très gros problème.
De la culpabilité à la clarté
Du coup, la question que je suis en droit de me poser, c’est : est-ce que j’ai vraiment manqué de fiabilité, ou est-ce que les informations dont je disposais n’étaient pas explicitement claires pour moi ?
Et étant donné que je bosse depuis plusieurs mois dans une association axée TSA, j’en viens à me dire que ce qui me permet d’être absolument fiable et solide, c’est bien une communication carrée, dépourvue d’implicite, où les choses sont dites au moment où elles doivent être dites. Et pas des jours/semaines/mois plus tard. Et qu’ayant, en plus, durement appris de mon ignorance (voire de mon immaturité), je n’hésite plus à poser des questions pour “clarifier” dès que j’ai le moindre doute.
Je préfère passer pour quelqu’un qui chipote et demande une confirmation deux fois plutôt qu’une, que me voir encore reprocher des choses, à posteriori, de la manière la plus brutale possible pour ma santé mentale.
J’ai énormément souffert du syndrome de l’imposteur en partie à cause de ces situations. Quand on termine une collaboration, qu’elle soit professionnelle ou amicale, avec le sentiment d’avoir bien bossé, tenu les délais, bien communiqué, etc. Et qu’on découvre, des mois – voire des années – plus tard qu’en réalité, les gens ont gardé de la rancœur sur ces collaborations. Et parlent en mal de vous, descendent votre travail publiquement, suppriment vos couvertures, et ne vous payent pas, ça me pousse non pas à me dire que le problème est de leur côté. Ça me pousse à me remettre totalement en question.
Et pas vraiment du genre la remise en question raisonnable où on fait la part des choses.
Non.
Je me gaslighte jusqu’à en conclure que “je suis le problème”.
C’est maintenant grâce au fait que j’ai des gens brutalement honnêtes autour de moi, que je parviens à récupérer cette confiance que j’avais progressivement perdue, et que je retrouve le sens de ma propre valeur que j’avais clairement oublié à force de gaslighting (personnel mais également venant d’autres). Je ne dis pas que je n’ai plus de moments où j’angoisse, du genre “et s’ils n’osaient pas me dire que je suis un problème ?”. Mais contrairement à avant, j’en parle. Parce que je sais être dans une “safe zone” pour m’exprimer à ce sujet.
Ça ne veut pas non plus dire que je ne pense pas faire d’erreur, je suis loin d’être infaillible. Mais je ne porte plus la culpabilité de ne pas avoir remarqué en faire parce que la personne ne m’en parle pas. Je ne peux corriger (et m’excuser) que sur ce que je sais. Par sur ce que les autres pensent que je devrais savoir.
Conclusion
Si vous vous reconnaissez en tout ou en partie dans ce genre de situation, où vous pensez avoir bien fait pour vous prendre une avalanche de reproches parfois des mois plus tard :
Inspirez, expirez, et arrêtez de vous voir comme le coupable parce que c’est “plus facile”.
Une relation professionnelle saine doit vous faire part immédiatement des problèmes, des inquiétudes, des craintes concernant les délais. Elle doit respecter les contrats, et ne pas vous reprocher, par exemple, de ne pas être coopératif concernant un projet supplémentaire non contractualisé/facturé. Ou vous reprocher de ne pas avoir mieux communiqué alors que vous n’aviez pas vous-même toutes les informations.
Ne vous excusez plus d’avoir besoin de clarté, de poser plein de questions, de vous assurer 2 fois qu’une information a bien été comprise de votre côté. C’est une force.
Si, en tant que professionnel ou particulier, vous reconnaissez des situations similaires et travaillez avec une personne qui s’annonce neuro-atypique, surtout, oubliez l’implicite. S’il vous faut un travail pour le 15 parce que votre projet se lance le 30, donnez la date du 15. Ne dites pas à la personne “il faut que tout soit fini le 30” parce que c’est la porte ouverte aux erreurs de compréhension. Donnez des dates claires, demandez explicitement si la personne pense avoir du retard ou non, bétonnez les contrats, ayez des attentes transparentes. Et vous verrez qu’ils seront les plus fiables de vos collaborateurs.
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